Nous commémorons aujourd’hui l’intronisation de Hirohito, alias l’empereur Shōwa (1928), ce qui ne manque pas de sel, car
shōwa signifie « paix éclairée ». Car c’est aussi la naissance de Mikhaïl Timofeevitch Kalachnikov (1919), le père du célèbre AK-47, le
fusil d’assaut le plus vendu au monde. Une kalach, voilà ce qui a manqué aux croisés à Varna ! Leur défaite lourde marque la fin de la dernière tentative d’envergure pour venir en aide aux
Byzantins étranglés par les Ottomans.
Heureusement que je n’avais pas de kalachnikov sur moi aujourd’hui. Pourtant, au départ, j’étais plutôt dans l’esprit
shōwa. En effet, je peux faire la grasse matinée jusqu’à 6H. Aujourd’hui, grâce à ma convocation pour une journée de stage bidon, je ne vais pas
à Évoire l’Ermitage (cf. épisode
203) : je retourne au lycée François-Darlan où j’avais déjà fait des dégâts l’an dernier. Je décide de partir afin d’arriver bien en avance, d’une part pour éviter les problèmes de
transports, d’autre part parce que j’espère bien croiser certains de mes anciens — ça me permettra d’avaler la couleuvre des TD qui doivent sauter à cause de cette cette
clownerie.
Le RER B ne part pas. Au bout de quelques minutes, le conducteur marmonne un truc inaudible au micro. Comme l’heure tourne, je décide de sortir
attraper un bus pour rejoindre la Gare du Nord. Notre chauffeur est sur le quai : comme il a une panne de micro, il donne les informations à la volée aux voyageurs désemparés. C’est la pire
situation : avarie de matériel sur le train d’avant, coincé entre deux stations. Comme on dit, j’ai de la chance dans mon malheur : je n’ose imaginer la suite de ma journée si j’étais
coincé dedans.
En attendant, il faut attendre le bus, qui circule mal à cette heure. J’arrive juste à temps pour embarquer dans le train de 8H07. En marchant
un peu vite, j’arrive au lycée avec cinq minutes d’avance. Ouf ! Et là, vision d’angoisse : mon inspecteur (cf. épisode 118) est venu nous délivrer la bonne parole du
ministère.
Comme le personnage est un peu particulier (pour rester poli, c’est mon inspecteur quand même), il se contente de nous dire que le nouveau
programme est facile à appliquer, qu’il n’y à qu’à faire de la récupération des vieux cours. Le professeur dépêché par le rectorat pour l’aider dans cette tâche de présentation blêmit, mes
collègues et moi-même sommes interloqués. Apparemment, il n’a pas dû voir qu’il y avait quand même de gros changements, une réduction d’horaire, et qu’on ignore tout des exercices du bac
nouveau — lui aussi n’a pas plus d’information à ce sujet, d’ailleurs. Il nous explique aussi qu’en géographie, ce n’est pas la peine d’endosser la perspective « développement
durable » du nouveau programme. C’est pourtant bien ce que nous sommes censés faire ! J’adore quand les gardiens de l’orthodoxie nous disent de balancer les instructions ministérielles
aux orties, mais qui se fera taper sur les doigts si elles ne sont pas appliquées ? C’est bibi ! En guise de bouquet final de cette bonne heure de présentation, il nous a fait
partager ses lubies (j’y ai eu droit l’an dernier, je n’ai donc pas été surpris) : la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen n’est pas un document républicain car elle a été signée
par le roi, la République n’est pas si laïque que ça puisque la constitution de la Deuxième République fait référence à Dieu, ainsi qu’au triptyque « travail, famille, patrie », qui
n’est donc pas si fasciste que ça, et que la République distraite a, jusqu’au dernier dépoussiérage du Code civil, laisser traîner des références au roi.
Il finit par achever sa collection de remarques qui ne nous ont pas beaucoup aidé et décide de nous laisser seul avec le professeur dépêché par
le rectorat, visiblement soulagé d’être débarrassé de son encombrant partenaire, pour une démonstration par l’exemple qui sera suivie d’ateliers de groupes — là, j’ai vraiment l’impression
d’être retourné à l’IUFM. La feuille d’émargement qui passe renforce cette sensation.
L’intervenant nous dit quasiment « maintenant, on va pouvoir travailler sérieusement » et, tout en s’efforçant de ne pas contredire
ouvertement l’inspecteur, nous explique l’esprit du nouveau programme et pourquoi il ne va pas être facile à mettre en œuvre car, notamment en géographie, l’esprit du nouveau programme implique
de sérieuses révisions. Après nous avoir lu pratiquement ligne à ligne une biblio pour préparer les cours. Vient ensuite le moment de haute technologie : utilisation des TICE (technologies
de l’information et de la communication pour l’enseignement), comme on dit dans le novlangue de l’Éducation nationale. Il a préparé un super diaporama qui résume le programme et les instructions
ministérielles mais, comme beaucoup, il se contente de nous lire ce qui s’affiche.
Vient ensuite l’heure de déjeuner. Je monte en salle des profs boire un café, faire un petit coucou à mes anciens collègues. En sortant pour
fumer un mégot, je croise certains de mes anciens.
L’après-midi est consacré à l’analyse d’un des cours préparés par l’intervenant rectoral. Je blêmis à l’idée qu’il ait déjà sous la main un
cours si proche de la fin du programme, alors que je cours derrière pour finir juste à temps. Nous nous arrêtons notamment un reportage très intéressant sur l’empoisonnement de l’eau par
l’arsenic au Bangladesh. Il y a tout ce qu’il faut : dégâts écologiques liés au développement incontrôlé des activités humaines, avec effets sur la santé des habitants pauvres contraints de
boire de l’eau contaminée, l’emphase sur la nécessité du développement durable. J’ai presque envie de mettre une moustache blanche, de prendre l’air constipé… pardon, concerné façon sourcils
froncés et de dire « la Terre est en danger… ». Ceci dit, ça ne me sers pas à grand-chose, car le reportage ne peut être vu que depuis le site de la chaîne, et comme nous sommes un
certains nombre à ne pas avoir de connexion internet dans nos salles…
« Bon. Je ne crois pas utile de faire des ateliers. » C’est vrai qu’on a passé l’âge. Du coup, nous finissons plus tôt que prévu.
Cette journée peu exaltante se termine par une bouffé d’énervement : j’avais largement le temps de me rendre à Clignancourt pour faire mon TD !
Lors de mon retour, ma tranquille somnolence est perturbée. J’entends monter trois ou quatre filles — elles parlent fort et on l’air
complètement surexcitées. Évidemment, elles viennent s’asseoir à côté de moi. Celle qui se trouve en face de moi se moque copieusement de sa mère qui saisit mal la technologie moderne. « À
son époque, ils avaient des trucs trop naze, genre des baladeurs à cassettes et des discmans ! » J’ignore pourquoi, mais ce mot la fait rire aux éclats. Et comme parfois chez les jeunes
qui ont trouvé quelque chose d’amusant, elle le répète une bonne vingtaine de fois. Je regarde par la fenêtre en pensant à cet appareil de haute technologie qui fonctionnait avec au moins six
piles qui se vidaient en quelques heures mais qui nous permettait d’écouter des CD — bref, à ce temps étrange où la musique avait un support.
Soudain, l’angoisse m’étreint. Je connais cette voix. Un petit effort de mémoire, et je reconnais une des élèves de ma 3e
d’Alfred-Jarry. Un furtif coup d’œil m’apporte une confirmation. J’adresse des libations virtuelles à Mnémosyne pour qu’elle soit trop occupée à rire bruyamment pour me remarquer, quand,
brutalement, elle se tourne vers moi. « Hé ! mais je vous connais, vous ! » J’adore ce genre d’apostrophe. « Vous étiez mon prof d’histoire à Alfred-Jarry ! »
Gloups ! grillé… Heureusement leur station arrive et elles descendent.
Cette superbe journée ne pouvait pas s’achever sans un ultime incident. Peu avant la Gare du Nord, le train s’arrête. Problème de radio. Il faut
une bonne demi-heure pour régler le problème.
Il y a des jours où je me demande pourquoi je me suis levé.
Ils ont réagi…