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Spéciale épopée. Nous fêtons en effet la naissance de Lucain (39), bien connu pour sa version épique de la guerre civile. C’est aussi la naissance de Mutsuhito, plus connu sous son nom posthume (Meiji), qui lance le Japon dans l’épopée de la modernisation (1852). Dans une version moins glorieuse, la Grande Armée en retraite subit son premier désastre à Viazma (1812). C’est aussi une étape dans l’épopée spatiale avec la mise en orbite du premier être vivant, un Soviétique, et même une Soviétique — la chienne Laïka (1957)… qui meurt cinq à sept heures après le lancement.
Pour me forcer à prendre un peu de repos, Dulcinée nous a organisé un petit week-end à Blois. Outre le superbe château où erre le fantôme du duc de Guise, on y trouve une maison de la magie, car un des plus célèbres enfants du pays n’est autre que Jean-Eugène Robert-Houdin, l’inventeur de la magie moderne. Outre une exposition où l’on peut expérimenter de nombreux effets d’optique, il y a un petit spectacle fort sympathique. Et aussi une boutique. J’y ai acheté une baguette magique. J’ai le secret espoir de pouvoir faire disparaître les élèves pénibles avec.
Ce mercredi, bien sûr, il y a TD à Paris IV. Dans la salle des profs de Clignancourt, je découvre un petit texte intitulé De l’ignorance des bacheliers. On y voit un historien se lamenter sur le niveau en histoire :
L’élève de l’enseignement secondaire donne au baccalauréat la mesure de sa force. Si l’on écarte, d’une part, la catégorie misérable et nombreuse des candidats spécialement dressés pour l’examen, nourris, comme certains volatiles, par des procédés artificiels, indifférents à tout ce qui n’est pas du programme, ignorants jusqu’au scandale, capable même de ne pas dire l’ordre où se sont succédé nos dynasties nationales, et, d’autre part, les rares jeunes gens qui, doués d’une aptitude particulière et, bien instruits par de bons maîtres, satisfont l’examinateur en montrant qu’ils comprennent l’histoire, il reste une moyenne de candidats honnêtes. Ceux-ci savent plus d’une chose qu’ignore l’élève de l’école primaire : les détails sur quelques hommes et sur quelques événements, des faits de l’histoire étrangère ; mais il ne faut pas leur demander de pénétrer sous la surface : la banale surface est tout ce qu’ils connaissent. Ils diront tous les termes du problème de la succession d’Espagne, par exemple ; mais si l’on cherche leur sentiment sur le droit de ce prince à disposer de ses peuples par testament, de cet autre à revendiquer les mêmes peuples du chef de sa femme, de sa mère ou de sa grand-mère — sans que ces peuples s’indignent ou même s’étonnent — le candidat n’a pas de sentiment sur ce point. Il ne sait pas l’ordre chronologique des idées générales qui ont forme l’opinion de l’humanité sur elle-même et celle des nations sur leurs propres droits et ceux de leurs chefs : cela pourtant, c’est de l’histoire. Ils énumèreront les manufactures fondées par Colbert, mais ne répondront jamais à une question, même facile, sur les lois et coutumes du travail en France, au temps où Colbert en était le grand ordonnateur. Pourtant les lois du travail, cette source de richesse et aussi du progrès de l’esprit, cette cause effective des transformations sociales et politiques, c’est encore de l’histoire apparemment. Et toujours le candidat demeure muet quand on l’interroge sur les faits de la véritable histoire. Il n’est pas arrivé une fois qu’on m’ait répondu à la question : « Qu’est-ce que les états généraux, et que signifie le mot état ? » On dirait que l’ancienne société française soit morte depuis des siècles, et qu’on n’y puisse rien trouver qui mérite une étude.
Que se passe-t-il donc, après quelques années écoulées, dans ces têtes mal instruites ? Les vagues souvenirs deviennent plus vagues : les rares traits connus des figures historiques s’effacent ; les compartiments du cadre chronologique cèdent : Clovis, Charlemagne, saint Louis, Henri IV tombent de leur place, comme les portraits suspendus par un clou fragile à un mur de plâtre ; ils errent dans ces mémoires confuses où le brouillard s’épaissit en ténèbres, et ces écoliers sont des Français en vertu du hasard qui les a fait naître en France, mais ils vivront comme des étrangers parmi les monuments de leurs ancêtres.
Ce texte a été écrit… par Ernest Lavisse en 1882. Il me laisse fort perplexe. Effectivement, les élèves n’apprennent plus des collections d’événements, mais les processus profonds qui sont à l’œuvre… mais on a reculé d’une case : ils ne savent pas ce qu’est la succession d’Espagne ni qui est Colbert — en fait, ils n’ont même plus les souvenirs flous dénoncés par Lavisse, dont la conclusion reste d’actualité. Et ça ne va pas s’améliorer avec la réforme en cours, qui ne permettra qu’un survol flou des choses.
Mais l’heure tourne, et il est temps de rejoindre ma salle. Je suis intercepté par un étudiant qui souhaite savoir où se trouve sa salle de latin et qui commence à me raconter sa vie d’historien latiniste bien embêté parce que sa salle change tout le temps. Je n’ai évidemment pas l’information, je tente de l’envoyer au secrétariat qui doit savoir mieux que moi, mais impossible de m’en dépêtrer parce qu’il ne veut pas rater son cours. Je finis par lui dire que je suis désolé et que je vais être en retard.
Les surprises ne faisaient que commencer. J’ai oublié mon minuteur. Mais ce n’est pas grave, parce que les étudiants qui devaient passer ont eux aussi oublié de venir. J’ai bien fait de profiter des vacances pour bien préparer la séance du jour. Mais la loose ne s’arrête pas là : j’ai aussi oublié mes feutres pour écrire au tableau — j’ai encore la tête en vacances. Je dois donc utiliser le feutre pourri présent dans la salle, qui écrit tellement mal que mes pauvres étudiants doivent plisser les yeux pour déchiffrer.
En sortant de Clignancourt, il est clair que l’heure d’hiver est bien là : il fait nuit noire à 18H30.
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